Bangkok: Le Marché

Panne d’oreiller -ou volonté délibérée-, toujours est-il qu’on s’est fait un lever à midi. Martine me dit que c’est à cause du décalage horaire. Ah bon ?
On s’est fait le petit marché d’en face : un régal ! C’est qu’on les attendait nos oeufs pourris, les tortues qui se battent dans les seaux en plastique, les gros crapauds qui se morfondent dans les épuisettes, les anguilles qui se font la malle, les monceaux d’herbes pour faire la soupe, les tonnes d’ails et d’épices de toutes sortes, les poissons qui agonisent dans les bassines, et ceux qui baignent déjà dans leur sauce pimentée. Et les fleurs , les orchidées, les frangipaniers, les cactus, les poteries de jardin. Y’a toujours les motos qui passent. Et voilà un motard qui, en guise de klaxon, souffle dans un mirliton, comme quand on fait un réveillon et qu’on est tous bourré sous la table. Par contre, j’ai été un peu déçu par le marché de la viande. Y’avait bien quelques carcasses de poulets et de cochons sur les étaux (un étal, des étaux) mais pas d’odeurs insupportables. Un peu comme si tu te faisais un hamam et que le chaud serait tiède et le froid insipide. Heureusement qu’à la sortie on est passé devant les tripailles et les poubelles de la boucherie : ça c’est d’la bonne odeur qui te tuerait une armée de phacochères enrhumés ! Et juste après les poubelles, tu débarques dans les senteurs de mandarines sucrées que c’en est indécent.

 

Le marché ? C’est comme un hamam, je vous dis!

 

En début d’après midi, nous avons pris le ferry pour nous rendre à la gare centrale. On a rencontré un vieux Thaï, professeur de français, d’anglais, et guide à Bangkok pour meubler sa retraite. Il nous a expliqué que la retraite au Siam se prenait à 60 ans et que tu pouvais prendre une pré-retraite si tu avais travaillé 25 ans :
« Le pays est en plein développement. (Merci ! On avait remarqué!) Il y a trop de jeunes.(Ça aussi, on avait remarqué!) Il faut donner du travail à tout le monde. C’est pour ça qu’on s’arrête de travailler plus tôt. »
Il m’a expliqué également que le SMIC ici tournait autour des 7000 baths (ça doit faire dans les 180 €) mais qu’il était quasiment impossible de s’en sortir si tu n’avais pas au moins deux professions. Il nous a aussi donné un super plan sur Bangkok : visiter l’île de Kho Kret (ou un truc dans ce genre) qui se situe à 20 minutes de Bangkok sur la Chao Praya River. Il paraît qu’on y trouve de superbes jardins, un calme et une sérénité qui vous plongent dans la plus parfaite des zénitudes. Il nous a recommandé d’y aller le week end.
A la sortie du bateau on a remonté les petites rues qui bordent Chinatown. On est d’abord passé par le quartier des épices. Tu peux pas te tromper, tu sais que t’es bien au pays de la cannelle, de la cardamome (oui,oui, on dit cardamoMe et pas cardamoNe) du poivre, de l’ail et des champignons séchés. On se serait cru avec Tintin au Lotus Bleu : les charrettes à bras qui vont et viennent, le gars qui te charge 80 kilos de gousses d’ail sur le dos et qui s’en va les livrer en face, chez la vieille chinoise qui fume la pipe aux herbes du pays et qui se cache derrière ses cahiers de comptes. Sourire édenté, petit geste de la main pour dire bonjour. Tu rentres dans la boutique. Tu plonges ta main dans des sacs de jute remplis à ras bord de graines de coriandre, de muscade, de fleurs séchées, de champignons noirs, de pamplemousses déshydratés. Les cartons s’empilent dans les ruelles. Sur la plupart est inscrit « Made in China, Made in Indonésia… » Je suis sûr que Marco Polo a dû avoir les mêmes sensations quand il a débarqué en Asie.
Heureusement que Marco Polo n’a pas connu la moto et la voiture, ces inventions du diable qui viennent briser quelque peu l’ambiance « chaude et épicée » de la rue !

 

Les Bangkokiens ( je sais pas comment on les appelle, moi, les habitants du bourg ) ont trouvé un moyen infaillible pour gagner de la place pour se garer : ils ne mettent pas le frein à main quand ils quittent leur véhicule… mais juste un petit caillou sous le pneu pour caler la roue. Ainsi, quand ils manquent un peu d’espace pour stationner, ils descendent de voiture, retirent le petit caillou de la voiture de devant et de derrière et les poussent avec l’aide des passants (et du gars qui est bloqué dans la rue juste derrière celui qui veut se garer ,parce qu’il ne peut plus avancer). Y’a plus qu’à se garer, remettre le caillou au gars qui est derrière et à celui qui est devant, mettre son propre caillou sur sa voiture… et le tour est joué. Mais faut dire qu’à Bangkok, tout est rigoureusement plat. Cependant, amis lecteurs, amies lectrices, ne vous avisez pas de faire la même chose avenue Carnot à Palais, ou à Montmartre à Paris. Le petit caillou est une invention purement bangkokienne !

 

Le soir, on a été faire une surprise à Mémé : c’était son anniversaire. On a dîné à Kahosan Road que j’ai rebaptisé Chaos an Road. C’est le quartier latin bangkokien. Tout est dénaturé. Les terrasses sont remplies d’Occidentaux qui picolent des bières et du coca en écoutant du reggae ou du rock à fond les balais sous des éclairages de kermesse. Un grand « n’importe quoi ». On a l’impression qu’on est à Las Vegas ou à Saint-Tropez.

 

Non, vraiment, Marco Polo a bien fait de venir ici il y a sept cents ans (ou six cents, ou huit cents, on s’en fout !). Mais d’un autre côté, c’est peut-être lui qui a commencé à exporter nos façons de vivre qui nous font rougir de honte aujourd’hui, qui sait ?
Pour clore sur le sujet, on s’est tapé une super bouffe dans la rue, le cul sur des tabourets en plastique. Tu vas choisir ce que tu veux manger dans la cuisine – elle est en plein milieu de la rue -.
On te sert du riz, bien sûr, et tu rajoutes du gras de porc grillé, du poulet aux épices, des oeufs au jus rouge, des petits légumes sautés au wok, des nouilles plates, du poisson séché et de la sauce qui soigne les hémorroïdes (ou les déclenche !). Tu te poses sur ton tabouret et tu penses aux pauvres Bellilois qui sont restés sur le caillou, qui se caillent les meules en plein cœur de l’hiver, et qui voudraient bien, l’espace d’un instant, partir eux aussi sur les traces à Paulo ! Marco Paulo !!!

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